Véhicules électriques : le japonais Tokai Cobex retarde son arrivée sur le marché des batteries
Selon nos informations, le principal fabricant de graphite synthétique à l'échelle européenne, le groupe Tokai Cobex (ex-Carbone Savoie), désormais sous pavillon japonais, s'apprête à annoncer ce jeudi la mise sur pause de son projet pilote de diversification dans le domaine des batteries. Lancé en 2018, il devait générer jusqu'à plusieurs centaines de millions d'euros d'investissements à terme.
Il y a quelques mois, Joseph Bertin, PDG de Tokai Cobex France, dessinait déjà les premières lignes d'un projet ambitieux : accélérer la diversification du groupe vers le marché porteur des batteries lithium-ion, essentielles aux véhicules électriques. Un projet qui devait également venir soutenir la création d'un nouveau pipeline gazier dans un nouveau secteur de la Tarentaise (Savoie).
L'ancien site de Carbone Savoie (qui dépendait jadis du groupe Péchiney, puis Rio Tinto, puis Alandia Industries) se pose comme l'un des derniers producteurs de graphite synthétique à l'échelle européenne, une matière indispensable (avec le carbone qu'elle produit toujours également) à l'industrie de l'aluminium.
Détenue par le japonais Tokai Cobex depuis 2020 (2 milliards de chiffre d'affaires ; 4.000 salariés dans le monde) l'usine avait débuté, dès 2018, un nouveau programme de R&D appelé « BAM » (Battery Anod Material), qui devait lui permettre de devenir le premier fournisseur européen de graphite synthétique (sous forme de poudre) en tant que matériaux d'anode pour les batteries lithium-ion, dont l'empreinte carbone se revendiquait aussi comme « la plus faible au monde pour ce type de produit. » Objectif : concurrencer le monopole chinois du graphite pour anodes, avec une commercialisation à destination des gigafactories de batteries.
Le projet, qui mobilisait jusqu'à une cinquantaine de personnes en interne depuis cinq ans, devait entrer au stade des commandes, à l'issue d'une première qualification réussie auprès d'un fabriquant de batteries. Mais ce jeudi, le groupe japonais s'apprêterait à annoncer la « suspension » des investissements dans ce domaine, lors d'une rencontre entre plusieurs membres de la direction (France, Monde) et les partenaires sociaux, qui se tient actuellement sur le site de La Léchère (Savoie). Les efforts de R&D seraient toutefois maintenus, ainsi que l'équipe dédiée au projet.
Avec, comme causes avancées, toujours selon nos informations, « un environnement macro-mécanique et géopolitique » défavorable, y compris dans la filière européenne de batteries, qui encaisse actuellement la chute du pionnier Northvolt, ainsi que la situation du groupe, qui s'est fortement dégradée au cours de l'année 2024.
Contactée, la direction n'avait pas encore retourné nos demandes d'échanges au moment d'écrire ces lignes.
Plusieurs millions d'euros d'investissements à l'arrêt
Une décision « incompréhensible » pour une source syndicale jointe par La Tribune, à l'heure où l'Union européenne confirme toujours son cap d'ici 2035 vers les véhicules électriques, malgré la lente ascension des véhicules électriques :
« Ce projet aurait dû déboucher sur une enveloppe de 24 millions d'euros d'investissements assorti de la création de 60 emplois. Dès cette année, nous aurions dû être en capacité de lancer une production en volume et de signer notre premier contrat avec un fabricant de batteries ».
Cette même source évoque, par conséquent, la mise en pause d'un second projet Alps, qui était destiné à soutenir cette diversification vers les batteries avec la recherche de financements complémentaires à hauteur de 400 millions d'euros. Le groupe rechercherait désormais le bon timing pour relancer ce programme, « lorsque les conditions de marché seront à nouveau réunies. »
Du côté des volumes, le PDG de Tokai Cobex France avait en effet déjà communiqué des cibles ambitieuses au sein de la presse locale, avec notamment l'objectif de produire « outre les 25.000 tonnes de graphite pour les activités historiques, 50.000 tonnes pour les batteries lithium-ion » (...) « avant de passer à un déploiement industriel à plus grande échelle, à travers de nouvelles unités de 100.000 tonnes de capacité en Amérique du Nord et/ou en Europe ».
Une décision qui signifierait, selon notre source interne, « un arrêt pur et simple du programme BAM ». Avec la crainte également que soient mis en péril les 420 emplois directs compris entre le site de R&D de Vénissieux (Rhône), et celui de La Léchère (Savoie). Une perspective qui n'est pas sans rappeler le récent démantèlement de l'usine Ferropem, voisine de Tokai Cobex, qui avait finalement mis la clé sous la porte en 2022, malgré la mobilisation des salariés et élus locaux.
« C'est l'avenir de Tokai Cobex France qui est désormais menacé à court terme, d'ici les deux prochaines années, alors que le groupe a déjà transféré des parties de notre production sur deux sites en Pologne. La seule chose qui intéresse encore Tokai Cobex en France, c'est le coût énergétique », ajoute cette même source.
Joint par La Tribune, le député LR de la 2e circonscription de Savoie Vincent Rolland confirme avoir alerté « dès ce mercredi soir » le cabinet du ministre de l'économie, Marc Ferracci, s'agissant de la production de graphite synthétique par Tokai Cobex liée à ce projet. « La perspective de cette suspension serait d'autant plus dommage qu'elle intervient dans un secteur qui met en jeu l'indépendance et la souveraineté économique de notre pays, puisque la Chine produit actuellement 99% de ce graphite qui entre dans la fabrication des véhicules électriques. »
